Que deviennent les plus précaires en temps de crise ?

Dans le cadre du cours « Villes durables » dispensé à l’ENTPE, les étudiants sont amenés depuis deux ans à réfléchir sur cette notion, notamment avec les acteurs du projet de l’Autre Soie.Le programme ayant été bouleversé par la crise sanitaire que nous connaissons, un groupe d'étudiants a rebondi en proposant un article sur la situation des personnes précaires en temps de crise. Une vision transversale sur un enjeu de l'Autre Soie : la résilience de nos sociétés et de nos villes, l'inclusion de tous et notamment des plus précaires, avec un éclairage spécifique sur le logement, fil rouge du projet soutenu par l'initiative européenne UIA. Par Apolline Baudu, Anaëlle Deher, Pierre Launay, Louise Marquet et Anthony Teixeira. Merci à eux !   Cela fait bientôt trois mois que la crise sanitaire du Coronavirus a frappé l’ensemble des continents de la planète. Depuis la fin du mois de décembre où le premier cas a été observé dans la région de Wuhan en Chine, on comptabilise près de 3 millions de cas dans le monde selon le rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé et plus de 200 000 morts1. La situation est très préoccupante. Face à cette crise, les différents gouvernements ont employé des méthodes de régulation de la progression du virus allant progressivement de la simple fermeture des écoles à un confinement de plus en plus stricte selon les régions. On note par exemple, en France, l’instauration de couvre-feux dans certaines villes du sud de la France comme Nice, Montpellier et Béziers2. Au-delà de nos frontières, certains pays comme la Corée du Sud ont mis en place des mesures de dépistages massifs. Ce dernier pays semble, grâce à son système de santé très développé, avoir atteint le fameux plateau de nombre de cas identifiés. Cependant, aucun pays ne peut se déclarer sorti de cette crise sanitaire. Même la Chine, premier pays contaminé par le virus, enregistre de nouveaux cas ces dernières semaines. Parallèlement à cette situation grave se pose, dans beaucoup de cas, la question des personnes en situation précaire ou encore des sans-domicile-fixe. À la suite des annonces du président de la République français et du début du confinement à partir du mardi 17 mars, de nombreuses personnes en situation de précarité forte et sans domicile fixe se retrouvent dans une situation paradoxale. En France, le taux médian de personnes en situation précaire était de 14.5% en 2016 selon les chiffres de l’Insee3. Aujourd’hui, ce sont plus de 160 000 milles personnes qui sont sans domicile fixe ou vivent dans des bidonvilles4. Par conséquent, une partie de la population, en plus de vivre dans des conditions hygiéniques médiocres, est confrontée à des décisions politiques et sanitaires qui ne sont pas compatibles avec leurs situations. Depuis le début de la crise, on voit dans toutes les grandes villes de France, Paris, Lyon et mêmes dans des villes plus petites comme Bayonne, de nombreux SDF écoper d’une amende sous prétexte qu’ils ne respectent pas le confinement5. Toutefois d’autres villes comme Angers mettent à disposition de ces personnes des lieux pour qu’ils puissent se confiner dans le cas où elles tomberaient malades6. Si les autorités policières ne semblent pas toujours prendre des décisions compréhensibles, la position des personnes en situation précaire est très particulière et encore plus problématique que d’ordinaire. Si Emmanuel Macron a annoncé que le nécessaire serait fait pour permettre aux personnes en situation de précarité : SDF, squatters ou migrants, de se mettre eux aussi en sécurité et de continuer d’être fournis en repas, qu’en est-il vraiment ? Comment les associations et les services publics s’organisent-ils pour assurer une continuité de services ? Comment les populations, exclue par la barrière de la langue ou le dénuement, sont-elles informées de la situation ? Au travers de cet article, nous nous proposons d’étudier les mécanismes de solidarité dans la situation inédite que nous traversons. FAIRE COMPRENDRE ET INFORMER Un des premiers défis que les associations et autres organismes ont à relever est d’informer les populations précaires, qui ont difficilement accès aux informations, de la situation. Elles constituent un relais essentiel pour les populations. En effet, sans télévision, sans smartphone et sans radio, car tous n’en ont pas, les personnes en situation de précarité ne peuvent être informées que par le biais d’individus qui font le relais. Il est d’ailleurs essentiel de les informer et de leur faire comprendre la situation, car ils vivent en France, partagent nos espaces et ont le droit de savoir, mais surtout, comme chacun d’entre nous, ils constituent des victimes potentielles du coronavirus et s’inscrivent aux mêmes titres que les autres dans la lutte contre sa propagation. Pourtant, tenir ces populations informées demande de l’organisation et du temps. De plus, comme tout le monde, ils doivent pouvoir se déplacer dans l’espace public ne serait-ce que pour aller chercher les produits de première nécessité. Mais ici aussi se pose la question du dénuement et de la barrière de la langue. Pour écrire cette attestation, il est nécessaire d’avoir du papier, un crayon et surtout de parler français. Alors comment faire quand on n’en a pas, que c’est difficile de se procurer du papier ou que l’on ne parle pas ou pas bien le français ? Afin de faire comprendre et d’informer, mais aussi de permettre aux personnes précaires d’accéder aux autorisations de sorties, certains organismes ont cherché des solutions et ont commencé par trouver des moyens de faire parvenir des attestations de sorties aux personnes en situation de précarité. Ils leur ont également appris les gestes barrières et expliqué la situation. « On nous a transmis aussi des vidéos, pareil en roumain, sur l’explication des gestes barrières et sur l’explication de l’attestation », nous explique un membre d’une équipe travaillant dans la résorption des squats, et plus précisément avec deux squats habités par des migrants de l’Union Européenne, en Auvergne-Rhône-Alpe. Dans le cadre de leur action, ils ont à gérer la crise en première ligne. La première semaine, après l’annonce du confinement, ils se sont concentrés en grande partie sur l’information et un travail de traduction important a notamment été réalisé. Cependant, de nombreux problèmes demeurent. Ailleurs, dans d’autres squats se sont des médecins de l’association Médecins du monde qui font de la prévention, comme à Toulouse, dans des squats de plus de 300 personnes7. Mais qu’en est-il des personnes isolées, sans logis par exemple ? Là aussi, des associations essaient de faire passer le message, de transmettre l’information et de sensibiliser les sans-abris à la situation et aux gestes de préventions, comme le SAMU social dans la métropole lilloise par exemple8. Et quand les sans-abris sont au courant de la situation générale et des gestes barrières, ils ignorent les mesures prises pour eux, et ont l’impression d’être oubliés. Toutefois, la situation évolue lentement, de plus en plus d’initiatives et de mesures sont mises en place pour les accompagner. Mais malgré cela, les efforts de prévention déployés ne ressemblent souvent qu’à un coup de bâton dans l’eau. Non parce que les individus à qui les interventions sont destinées restent hermétiques mais bien parce que la situation est telle que les recommandations ne peuvent être suivies. LE DÉFI DE L’HYGIÈNE : ACCÈS A L’EAU ET PROMISCUITÉ Les personnes en situation de précarité ne sont pas uniquement confrontées à une forme d’isolement social qui s’intensifie avec la crise sanitaire actuelle. Les questions de l’hygiène, de l’accès à l’eau et de la promiscuité s’imposent également comme une préoccupation majeure. Que ce soit dans les camps de migrants, dans les foyers d’accueils, en pleine ville et même dans les centres de rétentions administratives9, les conditions de vie sont telles qu’elles favorisent la propagation du virus en rendant les gestes barrières et les recommandations de l’OMS quasiment inapplicables. Afin de limiter les risques de contaminations par le Covid-19, les principales recommandations de l’OMS sont, rappelons-le : se laver les mains le plus souvent possible, rester à une distance d’un mètre à un mètre cinquante des autres et créer une distanciation sociale. Mais comment se laver les mains quand nous n’avons ni savon, ni eau, ni gel hydroalcoolique ? Il est surtout intéressant de noter qu’à Toulouse par exemple, les robinets publics du centre-ville ne sont plus accessibles pour la plupart, alors que ces espaces constituaient des lieux où les personnes sans-abris pouvaient venir se laver les mains. Alors que l’accès à l’eau afin de permettre une hygiène minimale est difficile pour les individus vivant dans la rue en situation normale, aujourd’hui, alors que c’est un enjeu encore plus important pour ces personnes qui vivent en permanence dehors, les robinets publics sont fermés. De plus, par mesure de sécurité, et parce que de nombreux bénévoles sont des retraités, de nombreux lieux d’accueil qui offraient la possibilité de se laver aux sans-abris ont également fermé10. A contrario, d’autres organismes s’emparent du problème de l’hygiène préexistant à la crise et tente de fournir un accès à l’eau aux populations qui n’en avaient pas avant car ils ont conscience que l’accès à l’eau constitue une grande question sanitaire. En Auvergne Rhône-Alpes, des discussions étaient notamment en cours afin de trouver un moyen de créer un accès à l’eau courante aux squats11. En plus de cette question sanitaire qu’est l’accès à l’eau, se posent les problèmes liés à la vie en forte promiscuité. Dans les camps ou dans les foyers d’accueil, les individus vivent proches, partagent des chambres et de petits espaces avec d’autres personnes, ce qui facilite la transmission des germes d’une personne à une autre. Pourtant, ces personnes font également partie des populations les plus fragiles puisqu’elles présentent souvent des pathologies qui constituent des facteurs augmentant le risque de complications12. C’est pour cela que des centres dits de desserrement voient le jour. Ces centres ont pour objectif de soulager les centres d’accueils tout en essayant d’éviter d’engorger les hôpitaux. En effet, les associations ont conscience que si des cas étaient déclarés avec les conditions de proximité dans lesquelles vivent les individus, la situation deviendrait catastrophique13. Un accompagnement médical, comportant la prise de température des individus des squats et l’appel aux pompiers quand cela est nécessaire, est d’ailleurs proposé par certaines associations. Cependant, il ressort de façon générale que les moyens et les bénévoles sont insuffisants pour répondre à la crise sanitaire actuelle pour les personnes en situation de précarité. Les associations ont du mal à assurer leurs services habituels à cause du confinement et du nombre important de bénévoles qui sont considérés comme des personnes fragiles. Si la trêve hivernale a été prolongée et que des places en hébergement doivent être ouvertes ou réquisitionnées14, la situation n’est tout de même pas sous contrôle. De plus, il est souvent fait cas des problèmes d’hygiène et de promiscuité, puisque les problèmes les plus immédiats et les plus dangereux, mais d’autres éléments doivent être pensés et discutés. ASSURER LA CONTINUITÉ SCOLAIRE : QUEL SUIVI POUR LES ENFANTS ? Souvent, lorsque l’on parle de la précarité, surtout en cette période de crise sanitaire où la priorité est à l’arrêt de la propagation du virus, les enfants et la continuité scolaire sont oubliés dans le cas de familles vivant dans des conditions précaires. En effet, les personnes scolarisées sont censées avoir accès aux leçons et aux exercices grâce à une plateforme en ligne. Mais lorsqu’il n’y a pas d’accès à l’eau dans le lieu de vie, il ne faut pas songer avoir un accès internet. Comment faire dans ce cas pour que les enfants scolarisés puissent continuer d’avoir leurs leçons, comme tous les autres enfants, et ne prennent pas davantage de retard que ce qu’ils peuvent déjà avoir ? Comme il est peu fait mention de cette question dans les médias, il est difficile d’avoir une idée réelle de ce qu’il se passe. Cependant, lors de l’interview d’un membre d’une association d’Auvergne Rhône-Alpes, celui-ci a expliqué que durant la première semaine de confinement, ils avaient fait le relais entre les enfants de l’espace d’insertion temporaire qu’ils gèrent et les instituteurs. Ils pensaient continuer afin d’assurer une continuité pédagogique aux enfants. « Je travaille avec des populations migrantes de l’Union européenne […] tous originaires de Roumanie. Donc l’accès à la langue française n’est pas toujours très simple pour tout le monde. Du coup l’accompagnement scolaire est compliqué pour les parents. C’est pour ça [...] qu’on est le relais avec les écoles, mais après on ne peut pas aspirer à la continuité des devoirs, à être là tout le temps avec eux pour faire les choses. Donc ce sont plus des supports qu’ils doivent faire en autonomie. […] On est en train de regarder avec les instits comment on pourrait s’adapter. » nous a-t-il confié. Et il est vrai qu’il se dégage de cette crise sanitaire d’autres questions que les problématiques purement sanitaires. Devant cette situation inédite, l’inégalité des chances se marque encore davantage. Les enfants ayant la chance d’avoir des parents en mesure de les encadrer pour les devoirs se verront favorisés et ne prendront pas ou peu de retard par rapport à ceux qui ne peuvent pas bénéficier d’un soutien à domicile. Et même si le membre de l’association dit ne pas avoir l’impression qu’ils soient abandonnés à leur sort par l’État et ses autres partenaires, nous sommes en droit de nous interroger sur la prise en considération de cette problématique par le Ministre de l’éducation nationale. UNE QUESTION VITALE : LA CONTINUITÉ DE L’AIDE ALIMENTAIRE Dans les circonstances actuelles de confinement, la continuité de l’aide alimentaire, dont dépendent près de 4,7 millions de personnes en France15, est devenue une réelle problématique. Les associations d’aide alimentaire prennent souvent la décision d’arrêter leurs distributions et collectes, et de fermer leurs centres d’accueil : « La Banque alimentaire, le Secours catholique, la Banque populaire, Olivet Solidarité et la Croix-Rouge ont fermé, seul les Restos du Cœur qui le voulaient sont restés ouverts », nous a affirmé une bénévole travaillant au sud d’Orléans. Les associations d’aide aux migrants s’inquiètent aussi, comme l’affirme une bénévole de Médecins du Monde qui constate que « tout est fermé » et « ce qui [l]’inquiète le plus, ce sont les distributions alimentaires. Si les personnes solidaires ne peuvent plus les assurer, ça risque de dégénérer. »16 De nouvelles solutions sont recherchées chaque jour tout en essayant d’éviter la propagation du virus. Dans le centre des Restaurants du Cœur à Orléans, les bénévoles n’ont « toujours pas de masques », ils ont donc essayé de s’organiser au mieux, en mettant « des tables pour que personne ne puisse entrer » et pour que les personnes récupèrent les paquets, ils sont mis sur une table puis les personnes « les prennent et s’en vont », toujours selon le témoignage de la bénévole. D’autres centres ont décidé de préparer les paquets à l’avance et en y apposant les numéros des différents adhérents pour qu’ils puissent venir les récupérer en libre-service pendant la journée. Cela est drastiquement différent des conditions habituelles. En effet, les différents centres de distribution alimentaire tentent parfois d’apporter une cohésion sociale, avec des espaces de discussions ou parfois même des aires de jeux pour les enfants. Tout ceci est complètement délaissé pour garder uniquement la fonction de base. De plus, pour diminuer au maximum le contact entre les personnes, les centres restés ouverts ont décidé de « doubler les rations », en donnant à chaque famille de la nourriture pour deux semaines, à la place d’une seule habituellement. Cependant, le nombre d’adhérents venant récupérer leurs rations a énormément chuté. Pour le centre interrogé, seul 170 familles sur 385 sont venues les récupérer. La même observation est faite du côté des bénévoles, où seulement 8 personnes continuent à aider sur près de 40 en temps normal. De plus, les Restaurants du Cœur ont décidé de prendre de nouvelles mesures pour leurs bénévoles les plus à risque. En effet, le président, Patrick Blanc, a décidé de mettre à l’abri les bénévoles de plus de 70 ans, en arrêtant de leur fournir le papier leur donnant le droit de venir aider au sein des différents centres à partir du 18 mars17. Ceci est problématique car cela concerne la plupart des volontaires agissant dans les différents centres. Ces derniers chiffres pourraient sembler démoralisants pour la continuité de l’aide alimentaire aux plus démunis. Cependant, de nombreux appels aux dons et au bénévolat ont été passés le 12 mars, notamment auprès des jeunes. Une grande affluence a donc été constatée, notamment auprès de L’Armée de salut, où Etienne Mangeard, chargé des bénévoles explique que cela « provoque des attroupements inédits »18, problématiques pour les distances de sécurité préconisées par le gouvernement. Tous ces bénévoles permettront de distribuer près de 5000 repas par jour dans la capitale. Ces maraudes diurnes et nocturnes permettent ainsi de continuer à nourrir les sans-abris qui sont les personnes les plus fragiles de notre société : dans la situation actuelle, la mendicité ne leur permet plus de survivre. Cependant, les plats ne sont pas ceux distribués habituellement. En effet, les différents centres ont arrêté de préparer des plats chauds pour les remplacer par des sandwichs dans la plupart des cas. Différents services proposant habituellement des plats matin, midi et soir pour les personnes défavorisées ont aussi décidé de fermer leur salle de réception et de distribuer uniquement des repas froids. Nous avons ainsi observé que la plupart des centres de distribution alimentaire ont fermé à cause de la situation sanitaire actuelle et que ceux qui sont restés ouverts n’ont pas le matériel nécessaire pour protéger les bénévoles. Cependant, un espoir est à garder étant donné la mobilisation des jeunes (22-44 ans) pour offrir leurs services à la population. Reste à voir si la mobilisation durera pendant les nombreuses semaines de confinement à venir. UNE PROBLÉMATIQUE GLOBALE A LA LUMIÈRE DE LA CRISE : LE LOGEMENT La thématique du logement pendant cette crise sanitaire est majeure puisque le principe même du confinement consiste à rester chez soi pour limiter les contacts avec les personnes hors du foyer et avec l’environnement extérieur tout en définissant un cadre sain (en particulier pour l’accès à l’hygiène). Cependant, si la précarité englobe beaucoup de situations différentes, le logement est un problème au cœur de la crise sanitaire pour les personnes précaires. En ce qui concerne le logement des personnes précaires, l’une des premières mesures prise par l’État a été l’extension de la trêve hivernale de deux mois, c’est-à-dire du 31 mars initial au 31 mai. Aucun locataire ne peut donc être expulsé, même lorsqu’un jugement a été prononcé. Cela aurait concerné environ 5 000 familles19. C’était une demande exprimée par certaines associations protégeant les mal-logés. Pour les sans-abris, la problématique du logement est complexe puisque leur situation entraîne une impossibilité de se confiner et donc un manquement à l’obligation d’être à l’extérieur seulement sur autorisation (ce qui peut amener, pour des cas isolés mais tout de même notables, à des amendes absurdes20). De multiples solutions ont été mises en place comme l’ouverture de gymnases21 ou quelques chaînes hôtelières qui ont proposé de mettre à disposition des chambres22. Ces deux solutions possèdent aussi leurs problèmes : dans le premier cas on peut se poser la question de l’intérêt d’un confinement avec autant de personnes (même si l’hygiène est meilleure que dans la rue) ; dans le second cas, la plupart des chaînes refusent les chiens alors que beaucoup de sans-abris en possèdent. Bien que des mesures soient prises, elles ne semblent pas suffisantes pour prendre en charge les 150 000 sans-abris que compte la France (chiffres de 201823). Aurélien, un sans-abri à Toulouse, témoigne24 : « le 115 est fermé, il y a deux/trois accueils de jour qui se réunissent en un pour assurer le service minimum mais... [...] Pour l’instant on est en attente. [...] Ils ne savent pas quoi faire de nous. ». Pour les personnes ayant un logement, les difficultés existent tout de même. Il y a des cas de logements insalubres et/ou de logements surpeuplés (ce sont les mal logés). Cette situation est développée dans l’article « Coronavirus : logement, fracture numérique... Comment le confinement révèle les inégalités » de RTL, mettant notamment en relief le fait que le logement, en dehors mais aussi pendant la crise sanitaire actuelle, peut devenir dangereux alors qu’il est censé protéger. La précarité concerne également les étudiants : 15 à 20% d’entre eux se situent sous le seuil de pauvreté25. L’État a donc décidé d’agir pour ceux résidant dans les logements CROUS. Par exemple, les loyers d’avril sont annulés, les étudiants peuvent quitter leur logement sans préavis et ils peuvent également avoir de nouveau accès à un logement CROUS après le confinement. Beaucoup d’associations ont lancé des appels, à la fois à la population et à l’État, pour aider les personnes précaires sur cette question problématique du logement. Par exemple, le Secours catholique a déposé une lettre de propositions pour le gouvernement sur la protection de ces personnes26. Toutes ne se sentent pas abandonnées puisque comme nous l’a signifié la personne travaillant dans une association sur la résorption des squats que nous avons interviewée : « quand ils ont annoncé ces mesures, ils n’ont pas forcément pensé aux personnes qui étaient isolées mais [...]on ne s’est pas senti abandonnés face à la situation ». Finalement, la question du logement peut aussi se poser pour les travailleurs sociaux qui continuent d’exercer pendant cette période et qui côtoient donc de nombreuses personnes à risque tous les jours. Par exemple, des logements (comme des chambres d’hôtel) ont été accordés aux aides-soignants afin de leur permettre d’être au plus proche des hôpitaux mais aussi pour qu’ils ne contaminent pas leur propre foyer. On peut donc se demander si cela ne serait pas possible pour les travailleurs sociaux. UNE INÉVITABLE CROISSANCE DE LA PRÉCARITÉ ? Nous avons progressivement fait un état des lieux des situations des précaires que l’on peut rencontrer : la crise sanitaire aggrave cette précarité en remettant en question toutes les aides et mécanismes de solidarité existants. De surcroît, il semble légitime de craindre que cette précarité, en plus de s’aggraver, s’étende à d’autres tranches de la population. Pour soutenir les personnes aux situations les plus fragiles, différentes aides existent et sont versées (RSA, AAH, APL...). Le gouvernement a mis en place la continuité des droits aux aides sociales pour tous ceux qui les percevaient avant la crise, sans avoir besoin de remplir les documents administratifs pour les renouveler27. Cependant, dans de nombreux cas, les personnes précaires sont interdits bancaires et doivent donc aller chercher leurs aides sociales à la Poste. Si certains bureaux de Poste sont restés ouverts, plus de 6 000 ont fermé. Dans cette situation, ce sont les plus défavorisés qui sont touchés : toutefois, d’autres foyers qu’on ne juge pas sensibles de prime abord pourraient le devenir très prochainement. Le confinement ayant stoppé toutes les activités professionnelles non essentielles, de nombreux auto-entrepreneurs se retrouvent sans revenu : artisans, revendeurs mais aussi journalistes par exemple. Les PME s’inquiètent pour certaines de la lenteur des procédures du chômage partiel, de l’impact durable de la crise ; d’autres craignent même de mettre la clé sous la porte. L’impact de la crise est pour l’instant chiffré à 2,6 points de PIB perdus par mois de confinement par l’Observatoire français des conjonctures économiques, et à 3 points par l’Insee28. Ainsi, une crise économique et sociale plane déjà comme une menace au sortir de cette crise sanitaire. Cette remise en cause de toutes nos activités pourrait conduire à un ébranlement global de la société : dès lors, que restera-t-il des dispositifs d’aide en faveur des sans-abris, squatteurs ou migrants ? On peut craindre qu’un plan de sortie de crise global concentre l’attention et les moyens au détriment des plus démunis, moins nombreux et moins visibles dans notre société capitaliste. Alors qu’il apparaît que nous ne retrouverons jamais le « Monde d’avant », le moment semble plus qu’opportun pour intégrer les personnes précaires dans les réflexions autour d’un nouveau monde résilient.   1 D’après le rapport du 25 mars 2020 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 2 « Coronavirus : la carte des villes qui prennent des mesures de couvre-feu » par France Inter, le 25 mars 2020. 3 Étude de 2016 de l’Insee sur les personnes en situation de précarité en France. https://statistiqueslocales.insee.fr/#c=indicator&i=filosofi.tp60&s=2016&view=ma 4 « Le coronavirus, c’est la double peine pour les plus pauvres », Le Monde 17 mars 2020. 5 « Est-ce que les SDF ont été verbalisés parce qu’ils ne respectaient pas le confinement ? », Libération, 24 mars 2020. 6 « Coronavirus. Un centre de confinement pour SDF atteint du Covid-19 ouvrira à Angers », Ouest-France, 24 mars 2020. 7 « Les bonnes volontés sont nombreuses : comment l’aide aux plus démunis se réorganise », Le Monde, 24 mars 2020/ 8 https://www.youtube.com/watch?v=uCrcUqO5Js&frags=pl%2Cwn, reportage du 18 mars 2020 de France 3 Hauts-de-France. 9« Coronavirus : Les associations d’aide aux migrants redoutent une rupture de service », Le Monde du 17 mars 2020 10https://www.youtube.com/watch?v=GBon2A7BG68&feature= youtu.be&fbclid=IwAR2zDi2AuP2Uo8IqUiohP0wIUg6RmcM6Af OmWcV0CFzNRJZ8hWWo2IuSIvg , reportage du 19 mars 2020 de France 3 Occitanie. 11D’après l’interview d’un membre travaillant sur la résorption des squats dans une association d’Auvergne Rhône-Alpes. 12Tribune « Face au coronavirus, restons chez nous, mais n’oublions pas ceux qui n’ont pas de chez eux ! », Le Monde, 20 mars 2020. 13« Les bonnes volontés sont nombreuses : comment l’aide aux plus démunis se réorganise », Le Monde du 24 mars 2020. 14« Coronavirus et sans-abri : Comment confiner dans leur logement ceux qui n’en ont pas », Le Monde du 25 mars 2020. 15« 69% des bénéficiaires de l’aide alimentaire en France sont des femmes », Le Figaro, 13 mars 2019. 16« Les associations d’aide aux migrants redoutent une rupture de service », Le Monde, 17 mars 2020. 17« Coronavirus : les associations d’aide aux plus démunis font appel aux jeunes », Le Monde, 24 mars 2020. 18« Les bonnes volontés sont nombreuses : comment l’aide aux plus démunis se réorganise », Le Monde, 24 mars 2020. 19 https://www.lci.fr/population/coronavirus-le-prolongementde-la-treve-hivernale-annonce-par-macron-une-bonnenouvelle-pour-les-associations-2147897.html 20 https://www.lci.fr/police/coronavirus-covid-19-des-sdflyonnais-ont-ils-ete-verbalises-pour-non-respect-duconfinement-2148596.html 21https://actu.fr/ile-de-france/montreuil_93048/coronavirusmontreuil-ouvre-gymnase-les-sans-abris-les-personneslogement-precaire_32483101.html 22https://www.lepoint.fr/societe/coronavirus-le-confinementdifficile-des-sans-abri-22-03-2020-2368194_23.php# 23https://fr.statista.com/statistiques/1008917/nombre-sdffrance/ 24 Reportage « Coronavirus : à Toulouse les SDF et le confinement » 25 https://www.lemonde.fr/lesdecodeurs/article/2019/11/14/precarite-pres-de-20-desetudiants-vivent-en-dessous-du-seuil-depauvrete_6019163_4355770.html 26 https://www.secours-catholique.org/actualites/crise-ducoronavirus-propositions-au-gouvernement 27 https://solidaritessante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-depresse/article/coronavirus-versement-automatique-des-aidessociales 28 « Corona virus, le chômage partiel entraîne une perte de revenus de 12 milliards par mois pour les ménages », Le Monde, 30 mars 2020.   Photo : Claire Ducreux, Le Sourire du naufragé, Mémoire Vive 2019.

Une tradition d’accueil à Villeurbanne qui se perpétue sur le futur site de l’Autre Soie

Novembre 2016 : en plein démantèlement de la jungle de Calais, la ville de Villeurbanne s'est immédiatement proposée pour accueillir des réfugiés. Ils sont hébergés, le temps de leurs démarches administratives, à l'Autre Soie, dans l'ancien IUFM, rue Alfred de Musset. Est Métropole Habitat a mené les travaux d'aménagement des lieux et Forum Réfugiés est en charge de sa gestion et de l'accompagnement des nouveaux arrivants. Ce Centre d'Accueil et d'Orientation accueille 145 migrants et marque la première pierre de construction du projet de l'Autre Soie. À cette occasion, un groupe de chercheurs et d’artistes engage la démarche « Palimpseste, la fabrique de l’urbain », pour suivre la transformation du lieu, de l’accueil des migrants à l’installation définitive du projet de l’Autre Soie.